Le commun peut-il tenir dans un porc ? Conflits ordinaires autour de la propriété des biens des âmes en Espagne au XVIIIe siècle

Dossier : Politiques du commun (XVIe-XIXe siècles)
Par Thomas Glesener
Le « porc des âmes » est une pratique répandue dans toute l’Europe méridionale d’Ancien Régime qui consiste à nourrir collectivement un porc avant de le mettre en loterie pour appliquer son produit à des messes en la mémoire des morts. Les études ethnographiques qui ont été menées à partir des survivances contemporaines de ce phénomène ont placé celui-ci du côté des croyances religieuses, des rites communautaires et du syncrétisme entre religion populaire et christianisme. À partir d’un petit nombre de procès conservés dans les archives de la Navarre espagnole, cet article prétend prendre le contre-pied de cette lecture en cherchant à mettre en valeur la dimension politique de cette pratique. Il apparaît que la question de la propriété du porc, en tant que bien consacré aux âmes et donc réputé inaliénable, se trouve au cœur de conflits opposant les curés de paroisse aux magistratures locales. Loin d’être une pratique irénique, le porc des âmes cristallise un rapport de force entre des acteurs locaux qui cherchent à construire leur autorité sur la communauté en démontrant leur légitimité à administrer les biens destinés aux défunts. En étudiant les revendications de propriété des différents acteurs, cet article analyse les modalités selon lesquelles, dans les communautés rurales d’Ancien Régime, les notions de « public », de « sacré » et de « commun » ont pu entrer en concurrence. Selon le statut assigné au porc, ce sont des conceptions différentes de la localité, de son territoire et de l’appartenance à la communauté qui se confrontent.
Voir l'article sur Cairn.info