Du ministère à l'agence

Dossier
Étude d'un processus d'altération politique
Par Dominique Linhardt, Fabian Muniesa
Les études se multiplient qui constatent que l’État, qui a émergé de la modernité comme une réalité essentiellement politique, est aujourd’hui traversé par des logiques hétéronomes qui puisent leur inspiration dans les savoirs de management. Plus rares sont en revanche les études qui cherchent concrètement à observer et à documenter le passage d’une définition politique à une définition gestionnaire de l’État, et les incertitudes auxquelles cette transformation donne lieu. C’est ce que propose cet article à partir d’une analyse de la mise en œuvre de la « Lolf » au ministère de la Recherche entre 2001 et 2007. L’intérêt de ce cas est qu’on y observe un conflit entre, d’un côté, une lecture de la réforme qui reste attachée au caractère politique des décisions publiques et, de l’autre, une lecture qui, à l’inverse, tend à indexer les décisions publiques à des contraintes économiques et budgétaires. L’enquête a permis de reconstituer par quelles opérations, indissociablement techniques et sémantiques, la seconde option l’a emporté sur la première, contribuant ainsi au déplacement de l’administration publique qui se trouve définie de façon croissante suivant le modèle de l’agence. Ce mouvement par lequel un « État-entreprise » se substitue pas à pas à un « État-ministère » est interprété comme un processus d’« impolitisation », compris comme une altération du politique – au double sens du terme –, dont il convient de prendre la mesure si les sciences sociales du politique souhaitent continuer à participer à l’intelligence des transformations contemporaines de l’État et de la politique.
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