L'affaire Eulenburg : homosexualité, pouvoir monarchique et dénonciation publique dans l'Allemagne impériale (1906-1908)

Par Nicolas Le Moigne
À partir de la fin de 1906, le polémiste Maximilian Harden lance dans sa revue Die Zukunft une campagne de presse visant à discréditer l’entourage direct de Guillaume II et notamment le prince Eulenburg et le comte Moltke, amis intimes de l’empereur. Débute ce qui va devenir l’une des plus graves crises internes du régime. « L’Allemagne, proclame Harden, est dirigée par des homosexuels maladifs et dégénérés qui pervertissent l’empereur et le poussent à la faiblesse envers la France. » La stratégie du polémiste est d’épargner le souverain (éviter absolument le crime de lèse-majesté) et de ne dénoncer que les conseillers incapables. Plusieurs procès en diffamation s’ensuivent. On peut lire, à travers leur déroulement, l’enchevêtrement et le conflit grandissant, au sein de la société wilhelminienne, entre une société de cour, fondée sur la faveur et le secret, et une société d’information, fondée sur le magistère du verbe et la production de la preuve. Le conflit entre les notions de culpabilité et de déshonneur, respectivement lavés par le procès et le duel, est le révélateur de cette tension, de même que l’opposition entre le discours et l’argumentation publics – diatribes de Harden ou plaidoyer du chancelier Bülow – et la logique du silence – silence souverain de l’empereur ou parole de gentilhomme de Eulenburg et Moltke.
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