Editorial

Les procès de Jomo Kenyatta. Destruction et construction d'un nationaliste africain John Lonsdale Au moyen d'un examen attentif des pièces d'archives concernant les procédures juridiques qui furent mises en œuvre lors du procès de Jomo Kenyatta en 1952-1953 lorsque ce dernier fut accusé d'avoir « dirigé » la rébellion Mau-Mau au Kenya, cet article s'interroge sur la relation entre l'Etat de droit impérial et le projet hégémonique spécifique de la domination britannique dans une colonie africaine. En 1907, le sous-secrétaire d'Etat aux colonies Winston Churchill se rangeait aux côtés des théoriciens du droit pour affirmer que le pouvoir d'Etat ne devenait légitime aux yeux de ses sujets qu'à condition que les décisions de ses serviteurs puissent elles-mêmes être amendées ou annulées par un procès public. Bien que cette affirmation soit sans aucun doute valable pour les systèmes juridiques des démocraties industrielles, cet article montre qu'il n'en allait pas de même au Kenya. Rares étaient les Africains qui acceptaient l'hégémonie morale de la domination coloniale. L'obéissance du régime colonial aux demandes émises par la minorité des colons blancs rendait au contraire immédiatement perceptible la nature injuste de la domination britannique. Par conséquent, lorsque le gouvernement colonial mit en accusation Jomo Kenyatta et cinq autres dirigeants africains au motif de leur responsabilité dans la vague de terreur créée par les Mau-Mau (et ce dans l'espoir que leur condamnation, prononcée au terme d'un procès en bonne et due forme, établirait leur nature proprement criminelle et non nationaliste), il dut se rendre à l'évidence : très peu de gens étaient convaincus de l'impartialité de ses procédures juridiques. De fait, le caractère multi-racial de la profession d'avocat et la nature impériale du précédent juridique contribuèrent à rendre anachronique la domination raciale qui s'exerçait au Kenya, et offrirent par contraste une voix légitime au nationalisme de Kenyatta.
Voir l'article sur Persée